Vivre de la mer à Geoje

Journal de bord - Documentaire interactif
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La pêche

Entre traditions millénaires et défis d'avenir.

L'âme maritime de la Corée du Sud

Qu'évoquait la mer pour les Coréens avant le crépuscule du XIXe siècle ? Alors que le Japon, pionnier de l'industrialisation asiatique, s'apprêtait à forcer les portes du royaume ermite pour étendre son influence économique, le rapport des Coréens à l'océan tenait en un seul mot : subsistance. Loin des ambitions de haute mer, le grand bleu se résumait alors à une pratique locale et millénaire : la pêche côtière.

De l'ancien royaume de Silla à nos jours, la pêche tisse un lien indélébile entre le peuple coréen et la mer. Façonné par ses côtes étendues et ses nombreuses îles comme Geoje et Chilcheondo, ce secteur stratégique fait vivre des communautés entières et nourrit une culture unique. L'art ancestral de la récolte des algues, des crevettes et des huîtres s'exprime pleinement dans les villages pittoresques aux bateaux colorés de Dojangpo, Gwanpe ou Daehong, où la morue reste la reine des tables pour le Nouvel An.

Pêche traditionnelle en Corée du Sud

Cette activité millénaire se prolonge aujourd'hui au cœur d'une économie ultra-moderne. Le port de Busan, premier port national et cinquième port mondial, et le marché de Jagalchi incarnent la puissance d'un circuit court a grande echelle. La filière est un pilier national de la construction navale de Geoje et du tourisme. Elle a su surmonter les épreuves de l'histoire, de la privation des ressources sous l'occupation japonaise à la féroce concurrence asiatique actuelle.

Pourtant, ce patrimoine immatériel célébré dans l'art, les chansons et une gastronomie riche en hoe, poisson cru, ou jjigae, soupes, fait face à des défis majeurs. Pour contrer la surpêche et préservér les stocks naturels, la Corée du Sud mise désormais massivement sur l'aquaculture ainsi que sur la mise en place de ranch marins et de nouvelles mesures de gestion de pêche. Les autorités doivent également composer avec le réchauffement climatique qui bouleversé les écosystèmes, tout en gérant les risques écologiques, qu'il s'agisse des rejets radioactifs de Fukushima, du souvenir du typhon Maemi de 2003 qui toucha l'île de Geoje ou de la pollution portuaire. Entre la création d'écoles de pêche traditionnelle pour transmettre les techniques d'autrefois et le contrôle strict de la qualité des eaux, la Corée du Sud navigue avec ambition pour que son cœur maritime continue de battre.

Culture maritime coréenne

De l'accaparement colonial à l'indépendance halieutique

Entre 1910 et 1945, la colonisation japonaise a profondément bouleversé le modèle maritime du royaume ermite. Les archives coloniales et les rapports du Gouvernement général de Corée révèlent une transformation radicale du secteur : l'integration forcée des eaux coréennes à l'économie impériale.

Portée par une législation asymétrique, l'expansion des entreprises et des pêcheurs japonais s'est faite au détriment des communautes locales. Privés de leurs zones traditionnelles et marginalisés par une concurrence inégale, les pêcheurs coréens ont subi un accaparement de leurs ressources de subsistance, créant une dépendance économique durable vis-à-vis des structurés coloniales, comme en témoignent les documents historiques du port de Busan.

Archives de la pêche en Corée

Pour orchestrer l'exploitation économique de la Corée, le Japon a d'abord misé sur l'aménagement de ses infrastructures maritimes en transformant Incheon, Pusan et Ulsan en grands ports stratégiques. Cette ouverture forcée sur l'océan s'est accompagnée d'une scolarisation de masse, faisant passer le nombre d'élèves de 20 000 à 900 000 entre 1910 et 1937. L'objectif de ce réseau éducatif était de former une main-d’œuvre qualifiée et des cadres subalternes directement disponibles sur place pour faire tourner ces nouveaux hubs commerciaux et industriels au profit de l'Empire.

Pourtant, cette mémoire douloureuse a forgé la résilience du secteur halieutique contemporain, qui a su se réapproprier son littoral pour devenir une puissance commerciale.

Marché aux poissons de Busan

Aujourd'hui, le Busan Cooperative Fish Market, BCFM, incarne ce spectaculaire retournement de l'histoire. Plus grand marché aux poissons du pays, ce géant de 166 420 m2 centralise désormais plus de 30 % de la production halieutique nationale. Veritable poumon économique, il dicte la fixation des prix et orchestre la distribution et l'exportation des produits de la mer à travers le monde.

Face aux défis du XXIe siècle, l'industrie maritime sud-coréenne continue de se reinventer. Pour pallier les bouleverséments climatiques qui modifient la répartition des espèces, à l'image de la proliferation recente du sériole dans la mer du Japon, et assurer une production stable, le pays mise massivement sur l'innovation. Les données scientifiques récentes illustrent ce virage : la valeur de la pisciculture a bondi de 20,5 % entre 2018 et 2023, franchissant la barre des 1 119 milliards de KRW. Des privations de l'occupation japonaise à l'explosion de l'aquaculture moderne, la Corée du Sud a su transformer son littoral disputé en un modèle de souveraineté alimentaire et économique.

Aquaculture et économie maritime